« L’ART C’EST LE PLUS COURT CHEMIN DE L’HOMME À L’HOMME » — ANDRÉ MALRAUX


J’ai récemment découvert l’oeuvre d’Alana Barrell, artiste au Centre d’apprentissage parallèle de Montréal qui offre un accompagnement en santé mentale par l’art-thérapie. Ses toiles débordent de couleurs vives et de formes turbulentes, dans un style brut et d’apparence naïf. Cette peintre embrasse une diversité aux mille fantaisies. Mais sous ce bouillon de vie, derrière ce bestiaire de foire, sont aussi tapis l’isolement, le tourment, le vertige de la maladie. Son art est un exutoire, un combat quotidien pour entreprendre le lendemain avec courage.

Gage de santé de nos sociétés, l’art est thérapie. Il l’est depuis des millénaires, toutes disciplines confondues. Il l’est pour les créateurs et artisans qui y contribuent corps et esprit et pour le public qui le partage. Au-delà du beau, il fait du bien.

Bernard-Marie Koltès avait recours à cette métaphore simple : « Ma mère m’a toujours dit qu’il était sot de refuser un parapluie lorsqu’on sait qu’il va pleuvoir » (Dans la solitude des champs de coton). Il est de même inconscient de se priver d’art sachant le lot d’obstacles qu’amène une vie. À vrai dire, plus les difficultés pleuvent, plus l’art est un parapluie indispensable.

« Les temps sont trop sévères pour que l’on renonce à l’espoir » alertait récemment Olivier Py, « pour que l’on fasse de l’art un objet décoratif et pour que le beau soit séparé du bien et du bon ». Les temps sont sévères en effet, qui font plier en quatre les artistes, appauvrissent leurs moyens de rêver et précarisent la culture, la santé, l’éducation pour forcer le tout dans une enveloppe dix fois trop petite. Contre cette sévérité, il faut faire preuve de résistance.

La démarche d’Alana Barrell est à l’image de la grande famille artistique qui agit avec persévérance et espérance. Parmi les voix de la nouvelle saison, certains revendiquent le droit à l’exubérance en s’inventant homme de théâtre le jour et diva passionnée la nuit. D’autres reproduisent en miniature nos vies et leur fabulent des morts en série, comme autant d’occasions de refaire le monde. Il y a des corps tordus de douleur qui implorent la douceur. Des générations baignées d’indifférence qui se réveillent en sursaut. Les uns épanchent leur révolte dans une musique des années 1990 ; les autres remontent aux mythes antiques pour se réapproprier le politique ; il en est enfin qui s’abandonnent aux sens, à l’abstraction et à la science.

Armés de poésie, d’intelligence et de fragilités, ils composent une saison aussi riche que les peintures d’Alana Barrell. L’expression artistique ne doit connaître aucune limite, ni la censure ni le mépris. Elle se permet d’aller où personne n’oserait. Elle révèle les peurs, les fantasmes, les traumatismes, interroge la mort et les pulsions enfouies. Elle est ce langage universel qui seul peut relier les êtres par-delà leurs différences. Des grottes de Lascaux jusqu’à nos jours, elle tisse une mémoire commune et contrastée de notre condition humaine, que je vous invite à partager avec nous.

DANIÈLE DE FONTENAY

Directrice artistique, codirectrice générale et cofondatrice de l’Usine C 
White Goose, Alana Barrell, 23po x 18po, acrylique sur papier, 2017
ALANA BARELL
Née en Afrique du Sud, Alana Barrell a vécu sur plusieurs continents avant de s’établir à Montréal. Diagnostiquée à l’âge de 15 ans de schizophrénie paranoïde sévère, elle développe par l’art une résistance admirable, pratiquant d’abord le vitrail, le tissage et le dessin, et plus récemment la peinture à l’huile, l’acrylique et la sculpture. Elle a inauguré en 2017 le projet « Les Ambassadeurs de la santé mentale » initié par le CAP et soutenu par la fondation du Grand Montréal.