Le partage des eaux était ma première pièce de théâtre documentaire. J’ignorais l’existence de ce type de théâtre et j’admets avoir été d’abord déstabilisé par l’impression de regarder la télévision. De mon humble point de vue, cette mise en scène était un accomplissement technique impressionnant du début du documentaire jusqu’à la fin, trois heures plus tard.

Le partage des eaux en est un documentaire non seulement parce que la démarche de l’auteure mène une enquête sur une version canadienne de la bataille de l’eau (voir le film También la lluvia, de Icíar Bollaín) mais aussi parce que Annabel Soutar offre un collage de matériel composé de faits objectifs et d’expériences de vie qui finissent ultimement par prendre la forme du théâtre. Elle est, avec ses enfants, totalement au centre de cette démarche artistique.

Mais Le partage des eaux pose aussi une autre question absolument cruciale, en particulier pour quiconque se considère engagé dans la constellation des luttes politiques contemporaines : « Pouvons-nous encore discuter ? ». Poser cette question, qui plus est quelques jours à peine après les nouveaux attentats de Paris, alors que l’Histoire s’accélère et que les dynamiques contradictoires sur lesquelles repose notre civilisation apparaissent de plus en plus insoutenables, provoque une réflexion dont l’aboutissement n’a rien de gai. Les plus engagés voient les fissures depuis longtemps. Maintenant que monsieur madame tout le monde les voient aussi, et que des morceaux de ce que nous sommes ou croyions être s’effondrent littéralement devant nous, l’heure n’est plus au dialogue.

Comme si Soutar l’avait bien senti au fur et à mesure qu’elle élaborait son documentaire mais qu’elle avait préféré, au bout d’une deuxième partie soudainement plus nébuleuse et plus angoissée, ne pas imposer l’implacable conclusion.

GH