qua_ambassOn entre dans le théâtre comme si on entrait au colisée. Les joueurs sont déjà dans l’arène sablée, armés de boules de pétanque et de ballons, encouragés par la foule qui les acclame, guidés par le son du tambour et le rythme soutenu de la caisse claire. Leurs visages sont ensanglantés et recouverts de pansements. On pourrait bien, ce soir, assister à un massacre. Et peut-être même y participer puisque les comédiens vont et viennent dans les allées, dérobant sacs, bonnets et programmes des mains du public. Pour boucler cette scène d’ouverture, on nous livre à une véritable prouesse de lip synch trash et clownesque. Mais quand ce numéro se termine, c’est vers un sketch tout en dépouillement et en humour subtil que l’on enchaîne et qu’on commence à saisir dans quel sublime délire nous entraîne le collectif Les Chiens de Navarre.

Inspirés par les ateliers de développement personnel qu’on offre à ceux qui peinent à trouver leur place dans une société de narcissisme et de constante représentation, les comédiens du collectif français ont créé de petits bijoux de tableaux humains. Ainsi, leurs alter egos dépeignent le ridicule et le peu d’empathie qui guident les gourous de ces «formations». Le «point zéro» de la communication, comment se présenter à un entretien d’embauche, comment laisser rugir le sex-appeal en vous («j’ai des ailes, je suis femelle!»). Oscillant entre la tendresse des moments magiques volés au temps qui passe et la violence banale du quotidien, chaque tableau produit des instants d’hilarité pure s’entrechoquant avec la tristesse et l’absurdité qui se cachent derrière nos pires comportements humains.

La force de ce spectacle réside avant tout dans le matériau brut que sont les acteurs-auteurs des Chiens de Navarre. Ils contribuent tous à cette création collective avec leurs corps, leurs voix et leur humanité, sans pudeur et sans armure. Ils doivent constamment se mettre à nu dans un jeu physique étonnant de précision et un brillant travail sur les mots. Un humour parfois cru, parfois fin, mêlé à une poésie du sensible qui nous coupe le souffle par la beauté de la scénographie, efficace et minimaliste. Un théâtre trash mais tout à fait accessible. Un collectif de créateurs dont l’art nous habite longtemps après avoir quitté l’arène, secoués mais rassurés de penser qu’on va tous vieillir ensemble.
Josée Thibeault