On a beaucoup présenté Quills, jusqu’ici, comme une pièce traitant de la censure ainsi que du rôle (et de la responsabilité) de l’art et de l’artiste. En effet, c’est ce que son contexte de création – Doug Wright l’a écrite dans les années 1990, lesquelles ont vu une remontée de la droite aux États-Unis – et son propos laissent entendre en premier en lieu. Néanmoins, à cet aspect déjà bien étoffé se greffe une deuxième polémique, qui, si elle s’avère plus sinueuse, profite de la mise en scène de Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier pour se déclarer.

 

Dès son entrée dans la salle de représentation, le spectateur est institué en voyeur. Sur le fond de la scène, un demi-hexagone composé de panneaux en miroir donne le ton : nous voyons de tous les côtés, rien n’échappe à la vue, le public est confronté à son image regardant la scène. Mais il y a plus : l’image est toujours diffractée et réfractée, posant ainsi la question du perspectivisme et de la réalité des apparences. Quelle est la bonne image, celle qui possède la vérité? Par ailleurs, certains miroirs qui se transforment parfois en vitres sans tain, en plus de renforcer l’impression de voyeurisme, permettent la juxtaposition de scènes que nous serions autrement forcés d’appréhender une à la fois, ce qui aurait pour effet de contrecarrer les significations troubles se dégageant de l’effet d’ensemble. S’il sert particulièrement l’imaginaire fantasmatique, l’usage judicieux (on réussit ici à éviter l’écueil de la surenchère) des technologies multimédia et de la musique, en association avec l’apparent anachronisme de certaines pièces de costumes et de mobilier, inscrit bien la connotation contemporaine de la pièce.

 

Bien que le dernier tiers du spectacle tende à entourer l’image de Sade d’un certain pathos – « Votre terrible secret est maintenant révélé : vous êtes un homme après tout », dira l’abbé de Coulmier au marquis –, la faute n’en incombe à nul des artisans de cette production, mais bien plutôt au texte original. L’interprétation des comédiens et comédiennes est remarquable – mentionnons particulièrement le jeu subtil et tout en retenue de Robert Lepage – et la scénographie, dynamique sans être accaparante. Nous voyons bien, d’ailleurs, en quoi cette humanisation de l’artiste en Sade est nécessaire au projet critique de Doug Wright.

 

C’est parallèlement à cet aspect que se développe la deuxième polémique préalablement mentionnée : celle de la perversion ordinaire des sociétés de contrôle contemporaines. Grâce à ces jeux de passage et à l’abolition de tout angle mort, se dessinent, entre les personnages de cette pièce, les multiples formes et ramifications du désir (libidinal ou désir de pouvoir, la différence est moindre qu’on ne le pense) et de la perversion : hypocrisie et manipulation, mensonge, lubricité, fantasme sadique, divertissement pornographique. En dernière instance, c’est aussi une critique des conventions et fausses valeurs dont on se réclame socialement ainsi qu’un commentaire sur le pouvoir aveugle de la hiérarchie qu’offre Quills, en nous permettant de voir par le trou de la serrure l’image réfractée de notre société.

 

Valérie Savard, Ambassadrice.