Les créateurs que nous avons réunis cette saison se projettent hors des frontières, des définitions identitaires et des cadres disciplinaires. Ils cultivent une pensée ouverte, en quête de nouvelles représentations, de modèles réinventés et nous entraînent vers des horizons inédits.

À commencer par ces femmes déterminées, audacieuses et encensées que l’Usine C convoque fièrement : d’ici Angela Konrad, Louise Lecavalier, Marie Chouinard, et de Belgique Lisbeth Gruwez et Miet Warlop. Elles adaptent l’anticonsumérisme de Rodrigo García, incarnent les personnages insoumis d’Italo Calvino, puisent à la contre-culture de Bob Dylan et à l’encre surréaliste d’Henri Michaux, et extirpent de la noirceur un langage clairvoyant, affirmé et raffiné. Les nuages ne formeront pas de plafond de verre !

Le ciel n’en est pas moins orageux et assombri par les menaces qui pèsent sur notre planète. Au front, L’orchestre d’hommes-orchestres  mobilise « ceux qui devinent, derrière l’épais brouillard de la crise, un théâtre d’opérations », s’armant des mots du Comité invisible pour semer une graine de révolution sur scène.

Le chaos actuel, celui qu’Hubert Colas nomme Désordre, est en réalité une profonde solitude, le silence de l’humanité que la chorégraphe d’origine autochtone Lara Kramer dépeint tel un paysage de désoeuvrement hanté de traumatismes historiques. Pour les Belges de Raoul Collectif, il s’agit d’une clairière où des outsiders errants croisent leurs singularités, peut-être le terrain vague d’une autre Babel. Tourné vers la Voie lactée, Mark Lawes rêve au réenchantement de nos sociétés usées qu’il compare à une étoile, brillant même à l’agonie.

Les rapports humains ont besoin d’un air neuf et respirable. S’appropriant le folklore autrichien, Simon Mayer dépouille les chants et danses traditionnels de leur conservatisme pour leur insuffler humour et fraternité. Ce lien disparu ou tendu entre les individus, Luke George et Daniel Kok le mettent en pratique en se servant du bondage sur scène comme d’un révélateur de l’état de nature, des pulsions et des principes de socialisation. Faisant du spectateur ordinaire le protagoniste d’un soir, Philippe Cyr et Gilles Poulin-Denis scrutent ce qui nous relie, nous distingue et nous motive, suivant l’invitation à fuir l’assimilation décrite par Henri Laborit.

D’autres, comme Marie Brassard, reprennent tout à la base, recherchant l’ancrage des violences au coeur même de l’enfance, univers féérique traversé d’espièglerie. Habité des vestiges de la civilisation hellénique, Dimitris Papaioannou retourne aux origines d’un monde en pièces qu’il reconstruit à grandeur de plateau, recréant l’homme membre par membre, inlassablement. Dans un solo plein d’humilité, le chorégraphe flamand Jan Martens affronte des clônes de lui-même et des répliques technologiques de sa pratique.

L’un après l’autre, les artistes de cette saison jettent une bûche, soufflent sur les braises, ravivent un grand feu collectif qui, tout en haut de la cheminée de l’Usine C, crée un ciel changeant et semé d’éclaircies à déchiffrer avec vous, cher public !

 

Danièle de Fontenay

Directrice artistique, codirectrice générale et cofondatrice de l’Usine C